
l y a trois semaines, j’ai été interviewé par le European Times, à l’occasion de ma réélection comme président du Conseil Mondial de URI (United Religions Initiative), la plus grande organisation de coopération interreligieuse au monde. Je vous donne ici une traduction en français de l’interview (pour ceux qui préfère l’original en anglais, c’est ici) :
« Eric Roux vient d’être réélu président du Conseil mondial de l’United Religions Initiative (URI), le plus grand mouvement interreligieux de terrain au monde. Alors que l’URI aborde une nouvelle étape de son développement, guidée par son Cadre stratégique 2025-2030, Eric Roux entame son second mandat avec l’ambition de rendre l’organisation plus grande, plus forte et plus visible, tout en préservant ce qu’il considère comme son caractère essentiel : un réseau profondément décentralisé, qui puise sa force dans ses communautés locales. Dans cet entretien accordé à The European Times, il explique pourquoi il faut du temps pour comprendre une organisation aussi singulière que l’URI, ce qui distingue le dialogue interreligieux d’une véritable coopération, le rôle que peuvent jouer les communautés religieuses dans la prévention de la violence, et ce que des années de travail par-delà les frontières religieuses lui ont appris sur l’identité, la différence et le vivre-ensemble.
Juan Sanchez : Vous venez d’être réélu président du Conseil mondial de l’URI. Que souhaitez-vous accomplir au cours de ce nouveau mandat que vous n’avez pas pu réaliser pendant le premier ?
Eric Roux : Mon premier mandat m’a appris quelque chose d’important : dans une organisation mondiale comme l’URI, le rôle du président n’est pas d’arriver avec son propre programme et de demander à tout le monde de le mettre en œuvre. L’URI est beaucoup trop diverse pour cela. Ma responsabilité consiste à faire de cette extraordinaire diversité une force à l’échelle mondiale.
L’URI est aussi une organisation assez atypique, et je pense qu’il faut des années pour vraiment la comprendre. De l’extérieur, on peut regarder son organigramme, ses régions, son Conseil mondial, son personnel, ses Cercles de coopération, et croire qu’on a compris comment elle fonctionne. Mais ce n’est pas le cas. L’URI est un réseau vivant, tissé de milliers de relations, de réalités locales, de cultures, d’histoires et d’initiatives. Certaines des choses les plus importantes qui s’y passent se déroulent parfois très loin de ses structures officielles.
Je suis engagé au sein de l’URI depuis de nombreuses années, j’y ai exercé des responsabilités d’administrateur puis de président, et je continue à en découvrir de nouvelles dimensions en permanence. Je trouve d’ailleurs cela très sain. Le jour où vous pensez avoir entièrement compris une organisation aussi diverse que l’URI est probablement celui où vous commencez à ne plus la comprendre.
Pendant mon premier mandat, nous avons consacré beaucoup de travail à définir ce que nous voulons que l’URI soit devenue en 2030. Nous disposons désormais d’un Cadre stratégique. Le défi de ce deuxième mandat est beaucoup plus passionnant : lui donner vie.
Et pour moi, une idée de ce cadre est particulièrement importante : nous devons faire davantage que simplement agrandir le réseau.
Bien sûr, nous voulons que l’URI grandisse. Nous voulons davantage de Cercles de coopération, davantage de pays représentés, davantage de jeunes, de femmes et de participation des peuples autochtones. Mais cette croissance n’a de sens que si le réseau se renforce en même temps.
Cela signifie développer les capacités de nos communautés de terrain. L’URI existe parce que des personnes, souvent avec des moyens très limités, décident que les différences religieuses ne devraient pas être une raison de se craindre mutuellement, mais une occasion de travailler ensemble. Et quand je parle de moyens, je ne pense pas seulement à l’argent, même si l’argent compte. Je parle de formation, de relations, de connaissances, de mentorat, d’accès à des partenaires, de la possibilité d’apprendre des autres Cercles de coopération, mais aussi de la confiance et des compétences nécessaires pour agir lorsque leurs communautés sont confrontées à de véritables problèmes.
Notre cadre stratégique nous invite également à être beaucoup plus attentifs à l’impact concret de nos actions. L’URI a toujours très bien réussi à créer des relations entre les religions et les cultures. Nous voulons maintenant mettre encore plus efficacement la force de ces relations au service de la prévention de la violence, de la défense de la liberté de religion ou de conviction, de la reconstruction des communautés meurtries par la violence et de la guérison de notre planète.
L’autre enjeu, c’est la visibilité. Des choses extraordinaires se passent au sein de l’URI, mais trop peu de personnes extérieures au réseau en ont connaissance. Je veux que l’expérience de celles et ceux qui agissent sur le terrain remonte jusqu’aux universités, aux institutions internationales, aux gouvernements, aux Nations unies et à tous ces lieux où se définissent les politiques publiques.
Et bien sûr, rien de tout cela ne peut être l’œuvre d’un président seul. L’un des grands privilèges de mon premier mandat a été de travailler avec une directrice exécutive extraordinaire et remarquablement efficace, Karen Volker, avec une équipe dont l’engagement envers l’URI se manifeste chaque jour, et avec mes collègues dévoués du Conseil mondial. Dans une organisation comme la nôtre, les relations entre les instances de gouvernance et l’équipe salariée sont absolument essentielles. Nous avons chacun des responsabilités différentes, mais lorsque la confiance, le respect et une vision commune sont au rendez-vous, c’est l’ensemble du réseau qui en bénéficie. Je suis pleinement conscient que tout ce que nous accomplirons pendant ce mandat sera le fruit d’un travail collectif.
Mais il y a un point essentiel : je ne veux pas, et nous ne voulons pas, que l’URI devienne plus centralisée pour atteindre ces objectifs.
Bien au contraire.
Notre Cadre stratégique est une boussole, pas un système de commandement et de contrôle. L’autonomie de nos Cercles de coopération reste fondamentale. Mon ambition pour ce deuxième mandat est donc très simple à exprimer, même si elle est difficile à réaliser : une URI beaucoup plus grande, beaucoup plus forte, beaucoup plus visible, et dont l’influence mondiale repose sur la force de ses communautés de terrain plutôt que sur celle de son siège.
Juan Sanchez : Le dialogue interreligieux est souvent salué, mais on lui reproche parfois de réunir des personnes déjà convaincues, sans véritablement changer les réalités sur le terrain. Comment l’URI fait-elle en sorte que la coopération interreligieuse produise des résultats concrets ?
Eric Roux : Je pense que cette critique est parfois justifiée.
Le dialogue peut devenir une activité confortable. On invite des personnes qui croient déjà aux vertus du dialogue, tout le monde s’accorde pour dire que la paix vaut mieux que la guerre, on prend une photo, puis chacun rentre chez soi.
Cela a son utilité, mais ce n’est pas suffisant.
C’est pourquoi, personnellement, je préfère parler de coopération interreligieuse plutôt que de simple dialogue interreligieux. Le dialogue est un outil. La coopération, c’est ce qui vient après, ou parfois même avant.
Lorsqu’un chrétien, un musulman, un hindou, un bouddhiste, un juif, un membre d’une tradition autochtone, un athée ou une personne ayant une autre vision du monde travaillent ensemble sur quelque chose qui compte pour leur communauté, il se produit quelque chose de très différent. Ils cessent d’être les représentants de catégories pour devenir des personnes qui comptent les unes sur les autres.
Et cela transforme les relations.
J’en suis venu à penser que l’un des antidotes les plus puissants aux préjugés ne consiste pas simplement à apprendre à connaître l’autre. C’est de faire quelque chose avec lui.
Lorsque vous avez résolu un problème ensemble, défendu quelqu’un ensemble, planté des arbres ensemble, aidé des réfugiés ensemble ou fait front commun contre la violence, il devient beaucoup plus difficile de réduire l’autre à un stéréotype.
Pour moi, c’est à ce moment-là que le travail interreligieux devient un véritable travail de construction de la paix. Pas lorsque tout le monde s’accorde sur les questions religieuses — ce qui n’arrivera probablement jamais — mais lorsque les désaccords cessent d’empêcher la coopération.
Juan Sanchez : Nous traversons une période marquée par les guerres, la polarisation, la montée des nationalismes religieux et une hostilité croissante envers les minorités. Que peut réellement faire une organisation comme l’URI lorsque la religion elle-même est utilisée pour diviser les communautés ?
Eric Roux : Nous devons commencer par faire preuve de modestie, mais pas trop non plus. L’URI ne va pas mettre fin à toutes les guerres, et les organisations interreligieuses ne devraient pas prétendre détenir une solution magique aux conflits géopolitiques. J’adorerais pouvoir vous dire le contraire, et peut-être qu’un jour ce sera vrai. Mais malheureusement, nous n’en sommes pas encore là.
Il faut cependant éviter une autre erreur : croire que, parce que nous ne pouvons pas tout résoudre, nous ne pouvons rien faire. Nous pouvons toujours faire quelque chose !
La violence commence rarement par la violence.
Avant que des personnes acceptent qu’une autre communauté puisse être attaquée, exclue ou humiliée, il s’est généralement passé quelque chose en amont. On a commencé par enfermer des êtres humains dans des catégories. Puis ces catégories sont devenues des stéréotypes. Les stéréotypes ont engendré la méfiance. La méfiance s’est transformée en peur. Et finalement, certains en viennent à croire qu’il est, d’une manière ou d’une autre, justifié de faire du mal à l’autre.
Le travail interreligieux peut intervenir très tôt dans ce processus.
Si les communautés se connaissent déjà, si les responsables religieux ont les numéros de téléphone les uns des autres, si les jeunes ont déjà travaillé ensemble, si des relations de confiance existent avant qu’une crise n’éclate, le tissu social réagit différemment lorsque quelqu’un cherche à dresser les gens les uns contre les autres.
Il existe aussi une autre responsabilité que je considère comme fondamentale : défendre la liberté de religion ou de conviction de manière cohérente et sans discrimination.
On ne peut pas défendre la liberté religieuse uniquement pour les religions que l’on comprend, que l’on admire ou que l’on juge respectables. Le véritable test survient lorsque les croyances concernées nous sont étrangères, voire nous dérangent.
Pour moi, défendre la dignité et la liberté de l’autre n’est pas un aspect facultatif du travail interreligieux. C’est l’un de ses fondements.
Juan Sanchez : L’URI a ceci de particulier qu’une grande partie de son travail est menée par des centaines de Cercles de coopération locaux plutôt que depuis un siège international centralisé. Qu’avez-vous appris de ces communautés de terrain en matière de construction de la paix, que les gouvernements et les grandes institutions internationales ont souvent du mal à comprendre ?
Eric Roux : La plus grande leçon est peut-être que la paix se construit à un niveau beaucoup plus local qu’on ne l’imagine parfois.
Les institutions internationales raisonnent naturellement en termes de gouvernements, de résolutions, de programmes et de grandes organisations. Tout cela est nécessaire. Mais l’essentiel des relations humaines ne se joue pas vraiment à ce niveau.
Ces relations se construisent dans les quartiers, les écoles, les familles, les lieux de culte et les villages. Elles existent entre des personnes qui se croisent chaque semaine.
Un accord de paix peut être signé dans une capitale, mais la réconciliation ne se fait pas dans une salle de conférence. Elle se produit lorsque des personnes décident qu’elles peuvent à nouveau vivre ensemble.
Nos Cercles de coopération comprennent des choses que les personnes extérieures ne perçoivent pas toujours. Ils savent quels mots risquent de rouvrir d’anciennes blessures. Ils savent qui peut parler à qui. Ils savent quel responsable religieux sera écouté et lequel ne le sera pas. Ils connaissent l’histoire, les émotions et les relations qui se cachent derrière un conflit.
Ce type de connaissance est pratiquement impossible à importer de l’extérieur.
Je pense que les grandes institutions commettent parfois l’erreur de considérer les organisations de terrain uniquement comme des exécutants chargés de mettre en œuvre des programmes conçus ailleurs, sans concertation.
Je vois les choses presque à l’inverse. Très souvent, ce sont les acteurs de terrain qui devraient expliquer aux institutions ce qui fonctionne réellement. Un dialogue peut alors s’engager entre les deux, avec des échanges successifs, jusqu’à l’élaboration d’une réponse véritablement efficace.
L’une des grandes forces de l’URI est précisément de ne pas chercher à reproduire partout un modèle unique. Les solutions élaborées au Nigeria ne seront pas nécessairement celles qui fonctionneront en Inde, en Bosnie, en Argentine ou aux États-Unis.
Juan Sanchez : Après plusieurs années à la tête d’une organisation interreligieuse mondiale, votre expérience a-t-elle changé votre propre compréhension de la religion, et de ce que signifie vivre aux côtés de personnes dont les croyances peuvent être radicalement différentes des vôtres ?
Eric Roux : Énormément.
Je me suis engagé dans le travail interreligieux en étant animé par de fortes convictions religieuses, et ces convictions sont toujours aussi fortes aujourd’hui. Mon engagement interreligieux n’a en rien diminué mon attachement à ma propre religion, qui est, comme vous le savez, la Scientology.
En revanche, il m’a rendu beaucoup plus sensible à l’extraordinaire diversité des façons dont les êtres humains recherchent un sens à leur existence, une forme de transcendance et une vie meilleure.
Lorsque vous passez suffisamment de temps avec des personnes appartenant à des religions et à des courants de pensée très différents, vous découvrez quelque chose d’intéressant. Vous pouvez être en profond désaccord sur Dieu, la révélation, la nature de l’être humain, la vie après la mort ou le sens de l’existence, tout en reconnaissant chez l’autre du courage, de la générosité, de la sagesse et de la bonté.
Ce constat n’a rien de relativiste.
La coopération interreligieuse ne m’oblige pas à croire que toutes les religions disent la même chose. Ce n’est évidemment pas le cas. Et je pense même que prétendre le contraire appauvrit la religion.
Le défi est bien plus intéressant : puis-je rester pleinement moi-même tout en vous laissant être pleinement vous-même, et pouvons-nous malgré tout construire quelque chose ensemble ?
Je suis convaincu que oui.
Et j’irais même plus loin. Après toutes ces années de travail, je pense que les rencontres par-delà les frontières religieuses et culturelles peuvent rendre les gens plus heureux.
Elles élargissent votre horizon.
Vous nouez des amitiés que vous n’auriez jamais connues autrement. Vous découvrez des façons de penser qui vous obligent à remettre en question vos propres certitudes. Parfois, vous trouvez des ressemblances inattendues ; parfois, les différences restent immenses. Mais même ces différences peuvent devenir fascinantes plutôt que menaçantes.
Au fond, c’est peut-être la leçon la plus profonde que l’URI m’ait apprise : la paix n’exige pas que l’humanité devienne uniforme.
Nous n’avons pas besoin de moins d’identités.
Nous devons apprendre à vivre avec toute la richesse de leur diversité. »